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CONFUSE – Spending Loud Night (Kings World Records : CONFUSE 6)

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“Spending Loud Night” est au noise-core japonais ce que “The Medium Was Tedium” est au DIY britannique ou « Agitated » est au punk. (…) Et ce qui place ce disque au dessus des autres n’est, purement et simplement, qu’une question de métaphysique. Comme pour « Agitated », il s’est écoulé un certain temps entre l’enregistrement du disque et sa sortie en 1987 : quatre ans. Il serait tentant d’argumenter qu’en cette insouciante année 1983 le monde n’était pas encore prêt à entendre le hurlement profane que contenait ce disque ; hélas, je doute que le monde ait été plus prêt en 1987. (Je ne suis pas non plus complètement sûr que le l’enregistrement n’ait pas été remixé entre 1983 et 87 pour en améliorer le son). On sait de source sûr que les principales influences de Confuse étaient Disorder et Chaos U.K, mais la décharge de feedback qui nous explose à la gueule place ce disque un cran ou trente au-dessus de ces tarés britanniques. Les composants de ce bruit sonnent d’avantage comme ces machines utilisées pour les effets sonores dans les vieux films d’extra-terrestres. Ils s’emballent, s’agitent, palpitent, vrombissent, jusqu’à atteindre la vitesse de la lumière. C’est la basse elle seule qui produit la mélodie, posant les bases de ce qui allait devenir une des marques de fabrique du son noise-core de Fukuoka (Kyushu). Impossible de discerner un seul des riffs de guitare. Les solos arrivent pile quand on les attend et sont plutôt crûs, quoique innovateurs dans leur apparent désir de repousser les limites du bruit qu’une guitare peut produire. Les voix explosent d’une enceinte à l’autre et ressemblent la plupart du temps à des cris désespérés, « Argh », « Ugh », correspondant plus que rarement aux textes fournis. Parfois la batterie, qui sonne plus ou moins comme une feuille de métal délabrée, semble aussi exploser, bon gré mal gré. Ce qui est remarquable dans ce disque, c’est que chaque chanson a sa propre personnalité. Elles sont toutes aveuglement bruyantes, mais tout comme Kazimir Malevich n’a jamais peint un simple carré noir mécaniquement reproductible, Confuse donnent à chacune de leurs chansons un petit quelque chose qui les rend toutes subtiles et attachantes. Par exemple vers la fin de « Absolute Power of Armaments Old Man » le grondement d’une batterie additionnelle se faite entendre. Et, dans le morceau titre, le dernier du disque, la cerise sur le gâteau, le bruit est composé de couches complexes, comme si on avait affaire à une sorte de symphonie déglinguée. « Hate War » est le morceau le plus rapide – pour 1983, le morceau est même remarquablement rapide. Sur le flexi « Nuclear Addicts » le morceau est intitulé « Hate (Is It War ?) », mais cette version-ci, plus ancienne, est meilleure. A propos, même si c’est la pochette de « Nuclear Addicts » qui a lancé des millions de profiles Myspace, « Spending Loud Night » est clairement l’une des phrases punks les plus accrocheuses jamais écrites, et une raison supplémentaire qui fait de ce EP mon disque préféré de Confuse. Dans la catégorie s’il-vous-plaît-gravez-ça-sur-ma-tombe, les textes de « Merciless Game » contiennent la ligne « AHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH ».

Mais le véritable exploit de ce disque est son morceau titre dont, contrairement aux trois autres, aucune autre version n’apparaît sur les autres disques de Confuse. La mélodie en elle-même ferait passer, disons, O. Rex, pour, euh, de la musique complexe. Ce morceau a sans doute été inspiré par « Farmyard Boogie », l’éternel hymne de Chaos U.K. « Spending Loud Night » est au minimum deux fois moins rapide qu’un morceau habituel de Confuse, et Isoda-san (alias Dis) y chante presque, de la façon dont on chante à un karaoké quand on est trop bourré pour faire le lien entre la petite balle rebondissante et les mots sur l’écran. Cette chanson nous est d’une grande aide pour résoudre certains des mystères liés à Confuse : la pochette, avec son lettrage pop’art des années 60, prend tout son sens une fois qu’on a entendu ces solos de guitare majeurs sous-sous-sous-sous-pop-psychédélique. Mon père court chercher l’extincteur et mon chien est hypnotisé par le bruit sublime de Confuse. Si pour mieux comprendre Confuse il faut les voir comme le groupe de hardcore japonais qui incarne le mieux la notion fondamentalement punk (et peut-être même plus encore fondamentalement punk japonais) de pousser à l’extrême les limites d’un genre tout en ne contournant jamais ces mêmes limites pour aller vers un autre genre, alors peut-être que pour comprendre ces solos il faut les voir comme Confuse se posant la question « Qu’est-ce qui répugne le plus les punks ? » (Les hippies, naturellement), et se dire ensuite « Ok, alors on va s’approprier un son hippie et le retourner dans tous les sens jusqu’à ce qu’on arrive à faire que les punks autant que les hippies se couvrent les oreilles et prennent leurs jambes à leur cou ». Bien sûr, au fond de leurs cœurs, les membres de Confuse savaient que les punks les plus durs à cuire n’allaient pas prendre leurs jambes à leurs cous mais plutôt monter le volume au maximum, et tenter de se glisser à l’intérieur des enceintes.

Tous les disques de Confuse méritent des écoutes répétées. Mais voilà quand même la liste quelque peu sacrilège des mes préférences, en partant du meilleur pour aller vers le presque meilleur (si on me retrouve assassiné, vous saurez qu’il vous suspecter certains tordus punks/ noise du Midwest ou de Californie du Sud) : « Spending Loud Night » 7’’, « Indignation » demo, les morceaux de V/A « Jisatu Omnibus » 8’’, « Stupid Life » 12’’, « Nuclear Addicts » flexi, « Contempt for Authority … » 7’’. Bootlegs non inclus, bah oui.